Alors que Bush est en train de récolter assez opportunément les fruits des évolutions au Proche-Orient, au même moment il se prend une claque magistrale sur le plan intérieur. À peine réélu, W a proclamé que la grande ambition du début de son second mandat serait la privatisation partielle du système des retraites (Social Security, en anglais). Il s’y est attelé très vite en jouant les matadors sur le thème : rien ne m’est impossible.
Il faut savoir que la Social Security, mise en place par Roosevelt à la fin des années 30, est considérée comme le « third rail of american politics ». Imaginez une ligne de métro : vous avez deux rails qui servent à guider la rame, et le troisième qui conduit l’électricité. Autrement dit, si on touche au troisième rail, on est bon pour l’électrocution. Bush a décidé d’y aller quand même, et la suite des événements est un cas d’école de déroute politique.
Fidèle à la stratégie qui lui avait réussi sur l’Irak, Bush a commencé à parler de crise de la Social Security : « Si l’on n’agît pas maintenant, notre avenir est menacé », etc. Mais le discours catastrophiste n’a pas pris face à la réalité des chiffres que personne ne conteste. Le fonds qui sert à payer les pensions de retraite engrange davantage de cotisations qu’il n’en débourse, et ce jusqu’en 2018. À partir de cette date, il deviendra déficitaire chaque année, mais le surplus accumulé en ce moment permettra de continuer à payer les pensions sans heurts jusqu’en 2042. Et encore, il s’agit des prévisions pessimistes… Donc, difficile de parler de crise urgentissime qu’il convient de régler immédiatement.
En même temps que Bush agitait cette menace imminente, la Maison Blanche a entrepris une bataille sémantique. Le projet de réforme consistant à divertir une partie des cotisations retraite vers des fonds d’épargne privés, tout le monde s’est mis à parler de comptes (d’épargne) privés. Malheureusement, la Maison Blanche s’est rendu compte que le terme « privé » passait mal dans les sondages auprès du public : un nouveau terme a donc surgi, « les comptes personnels ». Une forte pression a été appliquée sur les médias pour qu’ils adoptent cette appellation, Bush allant même jusqu’à reprendre des journalistes au cours d’une interview pour leur enjoindre d’utiliser « personnels » et non « privés ». Peine perdue. Pour une fois, les médias n’ont pas cédé – il faut dire qu’au mois de septembre dernier, Bush utilisait lui aussi le terme « comptes privés ».
Après avoir perdu ces deux batailles préliminaires, la Maison Blanche a décidé d’attaquer sur le thème : si nous ne faisons rien, le système actuel est condamné à la banqueroute à cause des départs en retraite massifs des baby-boomers. Pas faux, puisque les analystes prévoient effectivement l’insolvabilité en 2042 si rien ne change. Une nouvelle fois hélas, le plan proposé par Bush ne résout pas du tout cette question. Le ministre des Finances John Snow a fini par l’admettre : le passage à un système partiellement privé, avec les emprunts massifs qu’il suppose au démarrage, ne parviendra pas plus à l’équilibre que si l’on ne touche à rien.
Bilan : Bush se retrouve aujourd’hui à défendre une réforme qui apparaît douteuse à une majorité d’Américains, et d’autant plus douteuse que chaque argument en sa faveur s’est révélée faux ou manipulé. Aujourd’hui, seuls 35% de la population soutient son plan, un chiffre qui ne cesse de plonger au fur et à mesure des semaines. Pendant ce temps, les démocrates n’ont pas eu grand chose à faire sinon se serrer les coudes dans leur opposition au plan du Président. Ils y sont à peu près parvenus, et ce sont maintenant les Républicains qui se débandent. Depuis un mois et demi, Bush effectue des tournées en province régulières pour « vendre » sa réforme. Mais, ce qui était présenté au départ par la Maison Blanche elle-même comme une tactique pour obliger les démocrates à le suivre s’est transformée en opération visant à convaincre les Républicains récalcitrants. Car les représentants, qui se font réélire tous les deux ans, savent bien que, dans un pays où seuls la moitié de la population vote, les plus assidus aux urnes sont les « seniors », ceux qui sont particulièrement opposés à tout chamboulement de la Social Security.
Aujourd’hui, Bush n’a pas encore renoncé. Il a même organisé une « war room » pour vendre l’idée, et lorsqu’on appelle la « Social Security » on tombe sur un disque qui explique que le système est en crise et qu’il convient de le réformer vite. Néanmoins, son projet a du plomb dans l’aile et il semble assez peu probable que les élus républicains rassemblent assez de courage pour voter cette réforme impopulaire.
Alors, pourquoi Bush et ses alliés s’acharnent-ils ? Par idéologie. Cela fait des années que la droite dure rêve de l’abolition du système public des retraites. Son but n’est pas de réformer la Social Security mais de l’abolir en faveur d’un système purement privé. À qui cela profiterait ? Aux plus riches, bien entendu, qui ont les moyens d’épargner volontairement et de diversifier leurs placements, et aux organismes financiers qui attendent en salivant la manne que représenteraient des comptes d’épargne privés. Et tant pis si la plupart des pays où ce genre de réforme est entré en vigueur (du Chili à la Grande Bretagne) s’en mordent aujourd’hui les doigts – les gouvernants se mordent les doigts, car les retraités, eux, sont obligés de continuer à travailler pour survivre, notamment au Chili. Pourtant, des solutions simples existent pour assurer la solvabilité du système sans privatiser et sans plonger l’économie dans le marasme : une petite augmentation des cotisations, ou encore mieux, un relèvement du plafond des cotisations. Mais pour les idéologues républicains, c’est inacceptable car cela s’apparenterait à une hausse des impôts, donc un tabou. Prendre le risque que des dizaines de millions de personnes touchent une retraite moindre dans un système privé que dans un système public tout en engraissant les banques ne les gêne pas, mais demander que les ménages touchant plus de 90.000 dollars par an paient un peu plus pour assurer la solvabilité d’un système de solidarité nationale est un acte aussi inacceptable que de remettre en cause la virginité de Marie pour les Catholiques. Comprenne qui pourra…
En fait, ce débat me passionne depuis des semaines en dépit du fait que je ne cotise pas à la Social Security et que mes journaux français ne m’ont pris aucun article dessus. Je m’étais dit que si Bush parvenait à faire passer sa réforme, nos libéraux hexagonaux (Madelin, les frères Sarkozy…) surgiraient la bouche en cœur pour proposer la même chose en France, et qu’il valait mieux se tenir sur ses gardes. Maintenant, avec le plan de Bush qui commence à ressembler furieusement au Titanic, je me dis que l’on n’est pas près de proposer la même chose en France. Et c’est tant mieux – sauf pour le plaisir de voir Madelin ou Sarkozy courir dans un mur comme Bush.