31.3.05

Prise d'otage

Terri Schiavo est morte. Ou plutôt, ses fonctions vitales ont cessé. Car morte, elle l’était depuis quinze ans. Le carnaval médiatico-politique va donc s’arrêter. Enfin.
Le Congrès des Etats-Unis a montré combien, en plus d’être une des institutions les plus corrompues des pays développés, il était d’une incompétence crasse. Prêt à toutes les gesticulations politiciennes en plus d’être incapable de lire sa propre opinion publique. Quant aux médias – soyons francs : les télévisions – ils ont tenté de battre les élus à leur propre jeu et ils sont parvenus à leur fin. Une nouvelle fois, ils se sont montrés incapables de couvrir l’enjeu autrement que comme un spectacle de Guignol. Il est assez triste, lorsqu’on exerce la profession de journaliste, de regarder sur le petit écran les marionnettes qui prétendent exercer ce métier. CNN, qui se vante d’une réputation de professionnalisme, ressemble depuis quinze jours à un canard dopé aux amphétamines à qui l’on aurait coupé la tête. Courant dans toutes les directions sans repère, sans même la conscience d’avoir une tâche à accomplir. C’est assez triste.
Ces derniers quinze jour furent assez tristes. Médiatiquement et politiquement parlant. On peut donc espérer que désormais les hommes politiques et les médias retournent à des sujets autrement plus sérieux et pressants, comme la réforme de la Sécurité Sociale ou le rapport du jour sur les défaillances de services secrets préalables à la guerre en Irak. On peut toujours espérer…
J’imagine que dans le reste du monde, les Américains, à propos de l’affaire Schiavo, vont encore passer pour des doux fanatiques plus préoccupés par le cas d’une femme dans un état végétatif que par les problèmes du vaste monde. C’est dommage. Car ce sont plutôt les élites du pays qui ont montré leur pusillanimité. Les Américains ordinaires, d’après les sondages, ont estimé dans leur grande majorité que non seulement ce n’était pas un drame de débrancher Terri Schiavo, mais surtout que leurs élus n’avaient pas à intervenir dans cette situation. Une nouvelle fois, le comportement de la vaste majorité du pays a été pris en otage par une poignée d’extrémistes qui savent manipuler les politiciens et les médias.

20.3.05

Qui a peur du grand méchant loup ?

La probable nomination de Paul Wolfowitz, jusqu’ici numéro 2 du Pentagone, à la tête de la Banque Mondiale est le sujet d’intérêt majeur à Washington en ce moment. Hier, en allant faire de l’escalade sur les bords du Potomac, j’entendais des grimpeurs s’interroger sur le sens de cette décision entre deux ascension. C’est dire…wolfowitz
Il est évident que la décision de Bush est parfaitement cohérente avec sa pratique de la politique. Primo, il ne s’appuie que sur des fidèles, dont la compétence pour le poste est moins importante que leur loyauté à son égard. Exemple : la récente promotion de Karen Hughes, la Madame propagande de Bush, au département d’Etat. Aucune expérience diplomatique, aucune connaissance du reste du monde et, selon David Frum, néo-conservateur de choc, « un mépris complet à l’égard de toute idée nouvelle » (je paraphrase de mémoire). Secundo, il n’oublie jamais de donner des gages à sa base ultraconservatrice et religieuse. Exemple : l’envoi de John Bolton comme ambassadeur à l’ONU, un homme qui n’a que mépris (haine ?) pour cette institution mais qui est adoré par les « think tanks » paléo-cons et néo-cons. Tertio : Bush ne sanctionne jamais personne pour incompétence, du moment qu’ils ferment leur clapet. Exemple : la Medal of Freedom accordée – le même jour - au trio George Tenet, Paul Bremer et Tommy Franks. Le premier, à la tête de la CIA a assuré qu’il y avait des ADM en Irak (« It's a slam dunk », c’est imparable). Le second a régenté l’Irak « comme un dictateur », selon les propres mots de Bush en privé, et a dissous l’armée irakienne, une décision qui est aujourd’hui considérée comme la pire erreur des Américains. Le troisième, en tant que commandant en chef de l’invasion, est responsable du trop faible nombre de troupes envoyées en Irak pour tenir le pays.
Où se situe Paul Wolfowitz dan ce tableau ?
« Wolfie », est indéniablement un fidèle de la première heure : il faisait partie de l’équipe de campagne de Bush en 2000 comme conseiller pour les affaires internationales aux côté de Condoleeza Rice. Il a commis son lot de bourdes et répété fidèlement les mensonges de l’administration sur les ADM ou le nombres de troupes nécessaires pour sécuriser l’Irak. Il a aussi livré sa propre prédiction, inspirée par son ami Ahmad Chalabi, sur l’accueil qui serait réservé au GI’s américains en Irak : « avec des fleurs ». Quant à sa principale incursion dans les sphères économiques, elle prête aujourd’hui à sourire : Wolfowitz avait assuré que les revenus du pétrole irakien suffiraient à reconstruire le pays…
Tous ces exemples ne laissent présager rien de bon sur sa nomination à la tête de la Banque Mondiale. Et pourtant… Wolfowitz est indéniablement quelqu’un d’intelligent et sa vision néo-conservatrice est beaucoup plus « liberal » que celle de ses compagnons de route. Je souscris assez à l’idée que Wolfowitz est un authentique utopiste, déçu par l’angélisme de la gauche dans les années 70, qui a choisi la droite pour faire avancer ses idées. À la tête de la Banque Mondiale, s’il choisit de se détacher de la Maison Blanche pour promouvoir ses propres convictions en matière d’appui à la démocratie et d’aide au développement comme moyen de lutte contre le fondamentalisme religieux et les tyrannies,, on peu espérer qu’il aura un poste à sa mesure. Le revers de la médaille, selon de nombreuses sources, est que Wolfowitz est quelqu’un d’éminemment désorganisé, peu apte à diriger une vaste bureaucratie. C’est pour cela que le poste de numéro un au Pentagone lui a échappé en 2001 ; l’entourage de Bush craignait qu’il y sème le chaos.
Reste la question de sa confirmation. Les Européens sont-ils prêts à en faire un casus belli ? Il semble que non. Jacques Chirac aurait dit à Bush qu’il n’était pas séduit par cette nomination mais qu’il ne s’y opposerait pas. Ce que veut dire que, contrairement à Bush qui a choisi la provocation, les Européens souhaitent réellement un apaisement avec les Etats-Unis. Je me prends à le regretter, en me demandant si les Européens ne perdent pas ainsi une nouvelle – et belle - occasion de s’affirmer face aux Etats-Unis ? Même si Wolfowitz n’est sans doute pas le grand méchant loup que certains dépeignent, dire non à Bush aurait eu un certain panache.

P.S. Pour ceux que cela amuse (comme moi) : la petite amie de "Wolfie" est une féministe arabe née à Tunis et élevée en Arabie Saoudite.

15.3.05

Touche pas à ma Social Security !

bush_SSSAlors que Bush est en train de récolter assez opportunément les fruits des évolutions au Proche-Orient, au même moment il se prend une claque magistrale sur le plan intérieur. À peine réélu, W a proclamé que la grande ambition du début de son second mandat serait la privatisation partielle du système des retraites (Social Security, en anglais). Il s’y est attelé très vite en jouant les matadors sur le thème : rien ne m’est impossible.
Il faut savoir que la Social Security, mise en place par Roosevelt à la fin des années 30, est considérée comme le « third rail of american politics ». Imaginez une ligne de métro : vous avez deux rails qui servent à guider la rame, et le troisième qui conduit l’électricité. Autrement dit, si on touche au troisième rail, on est bon pour l’électrocution. Bush a décidé d’y aller quand même, et la suite des événements est un cas d’école de déroute politique.
Fidèle à la stratégie qui lui avait réussi sur l’Irak, Bush a commencé à parler de crise de la Social Security : « Si l’on n’agît pas maintenant, notre avenir est menacé », etc. Mais le discours catastrophiste n’a pas pris face à la réalité des chiffres que personne ne conteste. Le fonds qui sert à payer les pensions de retraite engrange davantage de cotisations qu’il n’en débourse, et ce jusqu’en 2018. À partir de cette date, il deviendra déficitaire chaque année, mais le surplus accumulé en ce moment permettra de continuer à payer les pensions sans heurts jusqu’en 2042. Et encore, il s’agit des prévisions pessimistes… Donc, difficile de parler de crise urgentissime qu’il convient de régler immédiatement.
En même temps que Bush agitait cette menace imminente, la Maison Blanche a entrepris une bataille sémantique. Le projet de réforme consistant à divertir une partie des cotisations retraite vers des fonds d’épargne privés, tout le monde s’est mis à parler de comptes (d’épargne) privés. Malheureusement, la Maison Blanche s’est rendu compte que le terme « privé » passait mal dans les sondages auprès du public : un nouveau terme a donc surgi, « les comptes personnels ». Une forte pression a été appliquée sur les médias pour qu’ils adoptent cette appellation, Bush allant même jusqu’à reprendre des journalistes au cours d’une interview pour leur enjoindre d’utiliser « personnels » et non « privés ». Peine perdue. Pour une fois, les médias n’ont pas cédé – il faut dire qu’au mois de septembre dernier, Bush utilisait lui aussi le terme « comptes privés ».
Après avoir perdu ces deux batailles préliminaires, la Maison Blanche a décidé d’attaquer sur le thème : si nous ne faisons rien, le système actuel est condamné à la banqueroute à cause des départs en retraite massifs des baby-boomers. Pas faux, puisque les analystes prévoient effectivement l’insolvabilité en 2042 si rien ne change. Une nouvelle fois hélas, le plan proposé par Bush ne résout pas du tout cette question. Le ministre des Finances John Snow a fini par l’admettre : le passage à un système partiellement privé, avec les emprunts massifs qu’il suppose au démarrage, ne parviendra pas plus à l’équilibre que si l’on ne touche à rien.
socsec2Bilan : Bush se retrouve aujourd’hui à défendre une réforme qui apparaît douteuse à une majorité d’Américains, et d’autant plus douteuse que chaque argument en sa faveur s’est révélée faux ou manipulé. Aujourd’hui, seuls 35% de la population soutient son plan, un chiffre qui ne cesse de plonger au fur et à mesure des semaines. Pendant ce temps, les démocrates n’ont pas eu grand chose à faire sinon se serrer les coudes dans leur opposition au plan du Président. Ils y sont à peu près parvenus, et ce sont maintenant les Républicains qui se débandent. Depuis un mois et demi, Bush effectue des tournées en province régulières pour « vendre » sa réforme. Mais, ce qui était présenté au départ par la Maison Blanche elle-même comme une tactique pour obliger les démocrates à le suivre s’est transformée en opération visant à convaincre les Républicains récalcitrants. Car les représentants, qui se font réélire tous les deux ans, savent bien que, dans un pays où seuls la moitié de la population vote, les plus assidus aux urnes sont les « seniors », ceux qui sont particulièrement opposés à tout chamboulement de la Social Security.
Aujourd’hui, Bush n’a pas encore renoncé. Il a même organisé une « war room » pour vendre l’idée, et lorsqu’on appelle la « Social Security » on tombe sur un disque qui explique que le système est en crise et qu’il convient de le réformer vite. Néanmoins, son projet a du plomb dans l’aile et il semble assez peu probable que les élus républicains rassemblent assez de courage pour voter cette réforme impopulaire.
socsec1Alors, pourquoi Bush et ses alliés s’acharnent-ils ? Par idéologie. Cela fait des années que la droite dure rêve de l’abolition du système public des retraites. Son but n’est pas de réformer la Social Security mais de l’abolir en faveur d’un système purement privé. À qui cela profiterait ? Aux plus riches, bien entendu, qui ont les moyens d’épargner volontairement et de diversifier leurs placements, et aux organismes financiers qui attendent en salivant la manne que représenteraient des comptes d’épargne privés. Et tant pis si la plupart des pays où ce genre de réforme est entré en vigueur (du Chili à la Grande Bretagne) s’en mordent aujourd’hui les doigts – les gouvernants se mordent les doigts, car les retraités, eux, sont obligés de continuer à travailler pour survivre, notamment au Chili. Pourtant, des solutions simples existent pour assurer la solvabilité du système sans privatiser et sans plonger l’économie dans le marasme : une petite augmentation des cotisations, ou encore mieux, un relèvement du plafond des cotisations. Mais pour les idéologues républicains, c’est inacceptable car cela s’apparenterait à une hausse des impôts, donc un tabou. Prendre le risque que des dizaines de millions de personnes touchent une retraite moindre dans un système privé que dans un système public tout en engraissant les banques ne les gêne pas, mais demander que les ménages touchant plus de 90.000 dollars par an paient un peu plus pour assurer la solvabilité d’un système de solidarité nationale est un acte aussi inacceptable que de remettre en cause la virginité de Marie pour les Catholiques. Comprenne qui pourra…
En fait, ce débat me passionne depuis des semaines en dépit du fait que je ne cotise pas à la Social Security et que mes journaux français ne m’ont pris aucun article dessus. Je m’étais dit que si Bush parvenait à faire passer sa réforme, nos libéraux hexagonaux (Madelin, les frères Sarkozy…) surgiraient la bouche en cœur pour proposer la même chose en France, et qu’il valait mieux se tenir sur ses gardes. Maintenant, avec le plan de Bush qui commence à ressembler furieusement au Titanic, je me dis que l’on n’est pas près de proposer la même chose en France. Et c’est tant mieux – sauf pour le plaisir de voir Madelin ou Sarkozy courir dans un mur comme Bush.

11.3.05

Utopistes et frileux

MAMMadame LE ministre de la Défense Michèle Alliot-Marie (MAM) était de passage par Washington les jours derniers. Elle a fait le « grand chelem » des rencontres : Rice, Rumsfeld, Hadley, le Congrès, les Think Tanks… J’ai surtout retenu sa réponse à un étudiant de l’université de relations internationales SAIS, qui lui demandait si les récents événements au Proche-Orient ne validaient pas la politique de Bush (quand je vous dis qu’il s'agît d’une question d’actualité…) ?
MAM : « La France a une expérience différente des Etats-Unis. La France a connu des guerres dans le monde arabe. Ces guerres et notre proximité avec le monde arabe fait que nous connaissons bien la mentalité de ces pays. Dans ces pays, il y a des éléments, souvent jeunes, qui veulent que les choses bougent très vite. Mais il y a aussi des éléments conservateurs, souvent religieux, qui veulent à tout prix maintenir le statu quo. Il faut essayer de soutenir les éléments qui vont vers nos valeurs, mais il y a un double risque : 1) quand l’évolution est interne aux pays, si les éléments modernes ne sont pas assez forts, les éléments conservateurs les écrasent et font perdre des années au pays ; 2) si l’on essaie depuis l’extérieur de pousser nos valeurs, les éléments conservateurs et modernes risquent de surmonter leurs divergences pour nous rejeter et s’opposer à nous. Attention à tenir compte des gens à qui nous voulons du bien afin qu’ils n’aient pas l’impression que nous leur imposons nos valeurs. »
En entendant cela, je me suis dit que MAM nous faisait une assez bonne imitation d’Henry Kissinger. 100% Realpolitik ! Cela m’a également fait penser à l’attitude du gouvernement français (sous François Mitterrand) au moment de la Chute du Mur de Berlin puis des velléitiés d’indépendances croates et bosniaques à l’époque de la Yougoslavie : on freine des quatre fers face aux risques de bouleversement. Les Américains adorent répéter que Ronald Reagan a remporté la Guerre Froide. C’est assez énervant, il faut bien le dire, mais je pense que si l’on va faire un tour en Europe de l’Est et que l’on demande aux gens qui les a aidé à se débarrasser du joug soviétique, ils répondront plus facilement les Etats-Unis que la France (ou l’Italie ou l’Espagne ou la Grande-Bretagne…). On a d’ailleurs vu auprès de qui se portait spontanément leur solidarité lors de la « montée à la guerre d’Irak ».
Bref, la position française est bien souvent frileuse. Quand les néo-conservateurs apparaissent comme des briseurs de porcelaine, les politiciens français donnent toujours l’impression de vouloir fermer et protéger le magasin de porcelaine à triple tour pour ne pas risquer le moindre bris d’assiette. Le modèle – et le discours – américain est naïf, souvent hypocrite, mais il est utopiste. L’attitude française est sinistre à force de réalisme et de précautions (oratoires et d’action). J’en reviens toujours aux mêmes interrogations : le discours néo-conservateur est séduisant, son application fait peur.
Pour ceux que cela intéresse, je conseille la lecture de la « conversation de cocktail » entre Eric Alterman, journaliste d’opinion américain de gauche opposé à la guerre en Irak, et Paul Wolfowitz, le plus « idéaliste » des néo-conservateurs. C’est ici.

7.3.05

Coûts et dégoûts

Ça y est, j’ai lu la majeure partie des articles que je mentionnais hier. La plupart sont factuels, reliant les différents événements entre eux, avec les mentions obligatoires (Chute du Mur de Berlin en 1989) et les précautions de rigueur (rien n’est joué). Si vous voulez lire du néo-con pas très futé dans le texte, vous pouvez aller voir . Mais pour un point de vue nettement plus intéressant, je conseille la lecture de l’article de Fareed Zakaria. Il fait partie des « liberal hawks », ces intellectuels plutôt à gauche qui ont soutenu l’invasion de l’Irak. Mais, contrairement à son collègue Thomas Friedman par exemple qui, à force de courir après la dernière idée à la mode finit par évoquer un chien essayant d’attraper sa queue, Zakaria est généralement plus perplexe. Voici le passage le plus intéressant de son article, traduit avec Babel Fish, ce qui explique le langage aproximatif (tâchez de ne pas vous étrangler à l’idée contenue dans le premier paragraphe comme cela m’est arrivé) :

"Les gens ont souvent regretté que le président n’ait pas voyagé davantage au cours des années.Mais la capacité de Bush d'imaginer un Moyen-Orient différent est peut-être lié à son ignorance relative de la région. S’il avait vraiment voyagé au Moyen-Orient et vu ses nombreux dysfonctionnements, il aurait pu être découragé.Mais, libéré des réalités quotidiennes, Bush a préservé sa vision de ce à quoi la région pourrait ressembler.
"Mais là se situe le danger. Il est plus facile d'imaginer la démocratie libérale que d’y parvenir. Ronald Reagan a imaginé une Union Soviétique politiquement et économiquement libre. Vingt ans après, à l’exception des Etats baltes, pas un pays de l'ancienne Union Soviétique y est parvenu. Il y a eu plus de 50 élections en Afrique ces 15 dernières années - certaines aussi émouvantes que celles en Irak, si nous avions pris la peine de les noter - mais seulement quelques-uns de ces pays peuvent être considérés comme libres. Pourtant seulement quelques-unes de ces élections ont abouti à des sociétés libres et développées.
"Chaque pays, chaque culture et chaque personne aspire à être libre. Mais construire une véritable démocratie durable avec des droits et des protections est complexe. Bâtir une démocratie demande de la patience, une connaissance profonde et spécifique et, le plus important, la capacité d'y associer les gens du pays. (…) Si Bush doit être crédité pour les bénéfices de ses politiques, il doit également prendre la responsabilité de leur coût. Au cours des trois dernières années, son administration a conjuré d’énormes coûts, dont beaucoup pourraient facilement avoir été réduits ou évités.Le conflit avec les alliés, la façon brusque dont il est allé faire la guerre en Irak, les sous-effectifs de l’occupation, et l'insistance (jusqu'à l'été passé) avec laquelle il a poursuivi des politiques qui ont servi de combustible à l’insurrection anti-Américaine en Irak – tout cela a un coût en termes de milliers de vies américaines et irakiennes et plus de $300 milliards. Un coût bien plus durable se trouve également dans le changement important et profond des opinions publiques contre l'Amérique dans le monde."

À propos de coûts, je travaille cette semaine sur les « bavures » américaines en Irak qui causent tant de morts civiles. J’exagérais un peu hier en disant que la libération sanglante de Giuliana Sgrena ne faisait pas la Une : on trouve ce matin quelques articles décrivant les « bavures » des soldats américains. Mais dans l’ensemble, ce n’est pas un sujet tellement abordé. « L’administration Bush a réussi à associer tout questionnement sur le comportement des troupes à un acte de traîtrise », m’a expliqué un de mes interlocuteurs d’une ONG. On n’en parle donc pas beaucoup, malgré le travail fait par une association comme l’ACLU pour rendre public des documents internes à l’armée qui font froid dans le dos. Lisez juste les résumés des documents ici, , toujours , et encore , en gardant à l’esprit que ce n’est qu’une mince proportion des enquêtes et que de nombreuses exactions ne donnent lieu à aucune enquête.

6.3.05

Trop d'optimisme masque le réél

Ce qui n’était qu’un bruissement de vent dans les feuilles des journaux – et sur ce blog – a pris la vitesse et la force d’un ouragan :
The Economist : « La démocratie fait bouger le Proche-Orient »
Newsweek : « Au travers du Monde Arabe : le pouvoir au peuple »
Time : « Quand l’Histoire prend un virage »
Christian Science Monitor : « L’effet irakien ; Bush avait peut-être raison »

covecoAutant l'admettre, je n’ai pas encore lu tous ces articles, mais ils ne me surprennent pas. Les Américains n’aiment rien tant qu’une belle histoire qui, à défaut de bien se terminer, donne l’impression qu’elle va finir par un « happy end ». L’idée que Bush a peut-être eu raison d’envahir l’Irak, d’être inflexible avec feu-Arafat, de faire de beaux discours sur la démocratie, etc. va devenir L’HISTOIRE médiatique de la quinzaine. On peut y voir un certain optimisme propre aux Américains ; on peut aussi penser que cela donne l’occasion d’oublier – d’écarter - tout ce qui va mal et ne s’arrange pas en Irak.covnews
Si je trouve intéressant de se poser des questions à contre-courant (« A-t-on sous-estimé Bush ? »), cela m’inquiète lorsqu’elle commence à se répandre dans la presse en masse et en omettant le point d’interrogation. Car les Américains, au moins en ce qui concerne la guerre en Irak, sont facilement influençables tant est grand leur désir de voir les choses devenir positives. C’est vrai des éditorialistes, mais aussi des gens mal informés. À chaque événement (réel ou médiatique) qui a donné l’impression que la situation s’arrangeait, les courbes de sondages qui mesurent la perception populaire de la guerre en Irak font un bond optimiste : discours du 1er mai 2003 sur la fin des combats majeurs, capture de Saddam Hussein, « transfert » de pouvoir au gouvernement irakien, élection de janvier 2005. Le problème de ce perpétuel regain de confiance de l’opinion américaine n’est pas que cela fait les affaires de Bush, mais que cela contribue à masquer une réalité bien plus complexe, fragile et souvent noire.
covweeklOn peut donc s’attendre, dans la foulée de ces couvertures de magazines, à des sujets télévisés sur le même thème et à l’inévitable parade d’officiels de l’administration Bush qui vont nous dire : « On vous l’avait bien dit… » Pendant ce temps les attentats-suicides à Bagdad, les bavures de l’armée américaine, les prises d’otages, la non-amélioration de la situation économique en Irak vont passer au second plan. Déjà que les mauvaises nouvelles sont difficiles à faire passer au public américain…
Voir sur ce point l'interview intéressante de la correspondante du Washington Post à Bagdad (en particulier la neuvième question). (Précisons pour les lecteurs hexagonaux de ce blog que la capture de Florence Aubenas ou la libération sanglante de Giuliana Sgrena ne font pas la Une de l’actualité aux Etats-Unis – c’est un euphémisme).

2.3.05

Fidel ne fut pas toujours le Diable

fidel
Castro avec les Minneapolis Millers en 1959

Il y a aux Etats-Unis une telle diabolisation de Fidel Castro et de Cuba que je croyais qu’il en avait toujours été ainsi depuis la révolution du 1er janvier 1959. En fait, non. Comme je viens de le découvrir aujourd’hui grâce à un échange d’email avec mes amis Bill Krohn et Joe McBride, il a existé une période de coexistence entre les Etats-Unis et Castro qui a duré jusqu’au début de 1960. Courte, certes, mais qui a laissé des souvenirs cocasses.
Bill par exemple se rappelle que dans un journal gratuit distribué à tous les lycéens, il y avait un portrait de Castro avec ce titre : « Le géant barbu et amical du Sud ». Quant à Joe, il se rappelle qu’il regardait à la télévision les matchs cubains de baseball avec Castro qui commentait l’action entre chaque manche. Il l’avait aussi vu en direct à la télévision lors de l’émission-phare « Person to Person » d’Edward Murrow, la star de CBS. Évidemment, une fois que Nixon (qui était vice-président) fît comprendre au « géant barbu et amical » que les Etats-Unis voyaient quand même d’un mauvais œil sa Révolution, et qu’il se mit à acheter du pétrole à l’URSS, la lune de miel se termina.

Je ne tire aucune conclusion particulière de cet épisode, mais cela m’amusait juste de le raconter en me disant que je n’étais peut être pas le seul à avoir oublié – ou plutôt à ne l’avoir jamais appris ou enregistré. Bon, si, j’en tire quand même quelque chose : Castro ne fût pas le seul à avoir ce genre de relation avec les Etats-Unis, ami un jour, ennemi le lendemain. C’est même fréquent dans l’histoire de relations internationales des Américains avec le reste du monde. Ce qui me donne une idée : chers « commentateurs » de ce blog : quels sont les exemples qui vous viennent en tête ? (Saddam Hussein est hors-concours, parce que trop facile…)

D’ailleurs, je tenais à vous remercier tous, vous qui laissez des commentaires sur ce blog. C’est une nouveauté pour moi (par rapport à l’ancienne version du blog) et j’en suis ravi, mais surtout je suis impressionné par la qualité et la pertinence de vos remarques. Continuez à débattre !

1.3.05

Pour une fois, oublions l'hypocrisie

Le plus irritant dans la politique étrangère américaine, c’est son hypocrisie. Mais essayons, pour une fois, pour un jour, d’oublier que, de leur soutien aux dictateurs sud-américains jusqu’à leur appui présent aux autocrates saoudiens ou pakistanais, les Etats-Unis sont coutumiers d’un double langage de promotion de la démocratie et de préservation des tyrannies quand cela les arrange. Essayons d’oublier, pour examiner ce qui se passe en ce moment et se poser la question : aurait-on sous-estimé Bush et son discours sur la démocratie ?
Les élections en Palestine, les élections en Irak, la volte-face d’Hosni Moubarak et le réveil citoyen au Liban. Quatre événements récents et successifs qui vont dans le sens d’une plus grande ouverture au Proche-Orient.
Les élections en Palestine. Bien entendu, de précédentes élections avaient eu lieu en 1996, mais celles de janvier dernier ont véritablement été marquées par une situation de concurrence et de débat – le principal challenger Mustapha Bargouti est arrivé en seconde position avec 20% des suffrages. Bush avait fait son choix il y a longtemps : marginaliser Arafat pour provoquer l’émergence de nouveaux leaders palestiniens. C’est ce qui s’est produit.
Les élections en Irak. Après avoir refusé des élections rapides, Bush s’y est résolu et en a fait un symbole pour les Irakiens. On peut demeurer pessimiste sur la situation irakienne, mais on ne peut que se réjouir du message délivré par ce scrutin : voter (c’est-à-dire ne pas se résoudre à la tyrannie) demande du courage, mais cela renforce la fierté individuelle et nationale. Al-Jazira a retransmis, les Arabes ont regardé. À suivre.
La volte-face d’Hosni Moubarak. Depuis plus de vingt ans qu’il se présentait seul devant ses électeurs l’autocrate égyptien a accepté de se mesurer à d’autres candidats. Il faut bien sûr attendre de voir si cette réforme ne sera pas diluée dans l’eau du Nil, mais cette pirouette inespérée provoque au moins un mouvement d’air frais dans la région. L’Egypte étant le second bénéficiaire de l’aide directe américaine (après Israël), il est difficile de penser que les Etats-Unis n’ont pas appliqué quelques pressions pas très amicales sur le raïs pour aboutir à cette décision.
Le réveil citoyen au Liban. Les Etats-Unis ne sont pour rien dans ce qui se passe actuellement au Liban, mais grâce aux paroles de Bush et à la mise en garde de la Maison Blanche à la Syrie (survenue dans les minutes suivant l’assassinat d’Hariri), les Libanais se sentent indirectement soutenus. L’exemple ukrainien (dans lequel les Américains avaient joué un rôle), leur sert aussi d’appui.
bush_chirac
L’aspect le plus attirant de l’idéologie des néo-conservateurs a toujours été pour moi cette foi dans le pouvoir transformateur de la démocratie et de la liberté. Certains des néo-cons, comme Wolfowitz, sont véritablement des utopistes qui ont toujours souhaité le renversement de Saddam Hussein pour se débarrasser d’un tyran néfaste pour la région. Et si l’on écoute le discours de Bush (en oubliant les éléments d’hypocrisie, je le répète), il est indéniable que cette exaltation de la démocratie et de la liberté, même naïve, peut susciter l’enthousiasme. Lors de l’enquête pour notre livre « Chirac contre Bush », nous avons rencontré plusieurs personnes qui nous ont expliqué que, fondamentalement, Chirac ne croyait pas que la démocratie était faite pour tous les peuples et qu’il ne fallait pas les précipiter sur ce chemin. Autrement dit, un discours « différentialiste » et sans aucun doute paternaliste (certains diraient colonialiste) à l’opposé du discours universaliste de Bush.
Je pensais à cela l’autre jour lorsque j’ai vu des images de Libanais dans la rue qui demandaient une intervention des Etats-Unis (une minorité sans doute, mais certains le pensent), ou lorsque des Togolais mettaient en garde les citoyens français contre des représailles (parce que la France a soutenu Eyadema, comme tous les autres despotes africains). Bush perçu comme un modèle au Proche-Orient, Chirac comme un repoussoir en Afrique ? Évidemment tout cela est très réducteur, mais je crois que cela vaut le coup, surtout pour nous Français, de se demander si à force de cynisme et de réalisme, nous n’avons pas oublié la puissance de la naïveté et des proclamations enflammées. Autrement dit : avons-nous sous-estimé Bush ?